Les suidés au Proche-Orient ancien : de la domestication au tabou

 

Emmanuelle VILA (CNRS, Lyon) : Les restes de suidés, un marqueur archéologique au Levant ?

A travers l’analyse des données archéozoologiques, on montrera la variation au cours de l’Age du Bronze dans les choix d’élevage sur les sites du littoral levantin. L’élevage des porcs est pratiqué régulièrement durant le Bronze ancien et moyen à une échelle certes variable mais non négligeable sur la plupart des sites. C’est particulièrement très net, au Bronze moyen, sur les sites du Levant sud. Cette exploitation des porcs disparaît complètement au Bronze récent de cette zone. Des restes osseux attribuables au porc se rencontrent encore dans les faunes archéologiques, mais en nombre extrêmement faible et ils ne jouent plus aucun rôle dans l’élevage. A l’Age du Fer I, l’élevage des porcs réapparaît sur un site en Palestine (Miqne-Ekron) au moment de son occupation par une population immigrante (Philistins). A la même période, les suidés sont exploités dans le nord du Levant sur quelques sites en Syrie et sur la côte turque. La question qui se pose est la raison de ces changements. Il est difficile d’invoquer des causes climatiques sous la forme d’une phase de plus grande aridité au Bronze récent. En effet, la présence sporadique, dans la faune sauvage, de cervidés et de sangliers sur les sites signale l’existence de conditions favorables à ces espèces tributaires de milieux forestiers et de la présence d’eau. Auquel cas, les conditions étaient également favorables aux suidés domestiques.

Il faut plutôt envisager des raisons idéologiques humaines pour expliquer ces orientations de l’élevage. Comme cela a été montré dans l’étude du site de Ras Shamra/Ougarit sur la côte syrienne où le porc est absent tandis que le sanglier est chassé et consommé, la consommation des suidés n’est pas illicite. L’exemple singulier de Ras Shamra suggère que la non-consommation du porc pourrait relever plus d’un désintérêt d’ordre social ou culturel que d’une autre raison. Cela ne signifie pas forcément que cette observation est généralisable, mais elle soulève le problème de la non-consommation d’une espèce et les interprétations qui peuvent en être données. La région levantine est une zone de contact de populations différentes. D’un côté, les éleveurs mobiles de moutons et de chèvres occupants des marges arides. De l’autre, les populations agro-pastorales de la vallée de l’Euphrate et de ses affluents, voie de passage pour les royaumes mésopotamiens (commerce, expansion guerrière). Enfin, les populations sédentaires des royaumes côtiers qui pratiquent un élevage mixte où les bovins ont une place de choix. Cette côte est régulièrement visitée, voire colonisée, par des populations étrangères qui circulent par bateau en apportant avec elles leurs pratiques d’élevage et leur habitudes alimentaires. On ne peut donc pas penser le porc hors ces contextes culturels. Même s’il est difficile de considérer les restes de suidés comme des marqueurs archéologiques au même titre que certains éléments de la culture matérielle, il n’en reste pas moins que ces vestiges sont des indices valables pour souligner des pratiques d’élevage particulières à signification socio-culturelle. Leur présence ou leur absence est à prendre en compte et à interpréter au regard des données archéologiques et historiques.